L’exil – intervention lors du colloque de philosophie – 3 juin 2017

Le 3 juin j’étais invité à un colloque de philosophie à Genève, sur l’exil et le désexil, organisé par le Collège international de philosophie. Voici le texte de mon discours.

«6h15 du matin, mardi 14 février 2017, je suis sous ma douche, je me prépare pour partir au travail. La porte sonne, ma femme répond. A la porte 3 policiers en civil, brassard de policier. Mandat de perquisition pour trouver Mohammed, réfugié afghan, cas Dublin. Ils ne le trouveront pas, car celui-ci n’a pas dormi cette nuit chez moi, pour des raisons de sécurité.

D’autres perquisitions ont eu lieu quelques mois auparavant, notamment chez deux conseillers communaux, mais jamais un député n’avait connu une telle descente de police. Et ceci en plein débat sur la loi vaudoise sur l’accueil des étrangers.

Respect pur de la loi, la loi s’applique à tous, même aux députés ? Intimidation ? Pression de la part des autorités sur les 2-3 députés qui hébergent des réfugiés? Je vous laisserai seul juge.

Mohammed est un cas Dublin, c’est-à-dire qu’il a été enregistré en Allemagne, malgré sa volonté affichée dès le début de se rendre en Suisse où il avait des amis. Mais c’est tout d’abord un jeune homme de 25 ans qui, seul ou avec sa famille, a toujours dû fuir ; tout d’abord l’Afghanistan, à cause de ses origines ethniques – en effet il est originaire de la communauté des hazaras, minorité persécutée par les talibans – et malheureusement son origine ethnique se voit physiquement, avec des traits plus asiatiques que la plupart des afghans, puis le départ enfant pour le Pakistan, l’Iran, puis c’est le grand départ pour l’Europe, la Turquie, la Grèce.

Il fait partie de ces millions d’êtres humains qui sont déplacés de pays en pays. Son seul souhait c’est de s’arrêter un jour, de trouver un foyer, un pays qui décide de l’accueillir pour y construire sa vie.

Qu’un député décide d’accueillir un réfugié en voie d’expulsion c’est un acte politique, je ne le nie pas ; le collectif R, à l’origine du combat contre le renvoi des « cas Dublin » dans le canton de Vaud, m’a demandé à plusieurs reprises d’héberger officiellement des réfugiés, c’est-à-dire de les inscrire au Spop, service de la population, en tant que résidents de mon logement : ils me l’ont demandé car je suis député. Ils ont suffisamment de membres disposés à accueillir des réfugiés, mais en faisant appel à une « personnalité politique », il s’agit tout d’abord de mieux protéger le réfugié et, via mon parrainage, d’avoir un écho politique à l’expulsion des « cas Dublin ».

Il ne s’agit donc pas d’une quelconque charité chrétienne, pour être clair, je suis athée, malgré mon sigle PDC, dont le C est pour moi centriste et humaniste, ni d’un réflexe moralisant (dont parle l’historien François Cusset dans un article du Monde), mais il s’agit donc à travers cet acte d’accueil, de repolitiser le débat, et d’amener quelques questions essentielles au cœur de celui-ci :

Que fait-on des millions de réfugiés provenant de Syrie, d’Irak, etc. ? Comment la Suisse s’insère dans les réponses apportées par l’Union européenne ?  Est-ce que les accords de Schengen-Dublin ne sont pas caduques face à l’arrivée de ces centaines de milliers de réfugiés en provenance de la Méditerranée notamment ?

J’aimerais parler de nombreux aspects de ce que j’estime importants de par mon acte, mais je me concentrerai ici sur deux éléments : sur la question de l’engagement de l’homme, du politicien et sur la question du débat dans la société, de la domination culturelle d’un discours qui nous montre le réfugié comme le danger, à travers des terminologies telles que l’immigration massive, mais aussi à travers des affiches politiques avec des images terrifiantes lors des campagnes contre l’immigration massive, et autres.

Tout d’abord sur la question de l’engagement du député :

Une collègue de parti : « Manuel : j’ai décidé de ne pas voter pour toi, et de te biffer car inadmissible qu’un député bafoue les lois».

Sur le site des observateurs : « Quelqu’un peut-il lui dire que s’il y a un scandale, c’est lui qui en est la source en violant nos lois alors qu’il est représentant de notre pays ? » ou encore : « Ce monsieur qui se croit au-dessus des lois, ce député qui bafoue nos lois, ce monsieur Donzé qui héberge des esclaves sexuels (« On espère qu’il y a d’autre considérations que d’entretenir un esclave sexuel »),

Un député UDC sur Facebook : « les députés sont-ils au-dessus des lois ? ne doivent-ils pas montrer l’exemple, plutôt que d’inciter à la désobéissance civile ? »

Commentaires dans les Observateurs : « Que nos lois soient appliquées, que cet immigrant illégal soit expulsé et que ce Monsieur Donzé soit sanctionné de manière exemplaire pour avoir violé nos lois et incité la population à en faire de même ! Quand on est un élu, on a une responsabilité d’exemplarité accrue, cet individu devrait être destitué de ses fonctions politiques ! Il y en a marre de ces politiciens qui transgressent nos lois en toute impunité, nous, lorsque nous enfreignons la loi, on ne nous rate pas !!! »

Voici quelques citations que j’ai lus ou entendus à mon encontre les jours suivants la perquisition.

Et donc la question de la loi revient très souvent. La critique se fait sur une prétendue violation de la Loi, Loi avec une grande majuscule. Celle-ci serait donc l’unique référent, tout doit être fait dans les limites de la loi. Les considérations humaines n’existent même plus.

Bartholomé Ruiz, dans la Revue des droits de l’homme, écrit: «la tension contradictoire entre le droit et la vie reste évidente dans la condition du réfugié. Celui-ci qu’il soit apatride, banni, émigrant sans papier ou exilé, apparaît sous plusieurs aspects, à la frontière du droit, interrogeant la validité du droit lui-même ». Alors de quel droit parle-t-on ?

Les accords de Dublin existent. Soit. Dans le cas de Muhammed, sa demande d’accueil doit être donc examinée dans le pays qui l’accueille au départ, où il s’est inscrit, c’est -à-dire en Allemagne (entre parenthèse, ce pays est dans un processus de renvoi des Afghans dans leur pays). Et doit donc être expulsé vers ce pays. Cela pourrait être aussi en Italie, en Hongrie ou ailleurs, dans des conditions très difficiles.

Mais les accords de Dublin y permettent d’y déroger si l’Etat, et donc en l’occurrence la Suisse, est prête à examiner elle-même sa demande d’accueil. La latitude est laissée donc à la Suisse et à nos cantons pour examiner toute demande d’accueil. Le discours justifiant le renvoi en déclarant que nous n’avons pas le choix d’expulser les cas Dublin vers leur premier pays d’accueil en Europe est faux. Mais ce qu’il faut dénoncer c’est qu’il y a un chantage de la part de la Confédération pour faire respecter aux Cantons un certain nombre de renvois, en les menaçant de sanctions financières si les cantons examinent trop de dossiers eux-mêmes sans recourir directement à l’expulsion. Revenons aux lois.

Aussi, au-dessus des lois nationales ou suprationales, existent les Droits de l’homme, mais aussi la Convention internationale de Genève de 1951, et le protocole de Genève qui garantissent aux réfugiés les droits notamment

  • De ne pas se faire refouler,
  • D’accéder au système légal ou encore
  • De ne pas être discriminé selon le mode d’entrée sur le territoire (en contradiction donc avec les accords de Dublin).

Alors de quel droit parle-t-on ? Suis-je en contradiction avec la loi fondamentale des droits de l’Homme ? Non je ne le pense pas. Et donc rappeler l’absurdité de certaines lois nationales ou accords internationaux, et leur inhumanité, ne me met pas en violation des lois.

Je citerai ici le philosophe Philippe Pettit: «la non interférence n’est que la liberté d’un homme solitaire dans le désert». Je ne veux pas être cet homme solitaire dans le désert.

En ce qui concerne la domination culturelle, ou pour reprendre Gramsci l’hégémonie culturelle, c’est qui est en jeu à travers l’utilisation de mots, de termes, d’images, etc. Pensons à la distinction qui est faite entre les termes de migrants et de réfugiés.

On parle au sujet des réfugiés de lepénisation des esprits selon Jean Quatremer, journaliste à Libération ou encore de l’UDCisation des esprits pour la Suisse : n’oublions jamais qu’en Suisse, un jour, nous avons vu des affiches politiques du premier parti suisse présentant une hordes d’hommes noirs en train d’envahir la Suisse.

Gramsci parle de guerre de positions, de guerre culturelle ; je situe aussi ici mon engagement en tant qu’homme, mais aussi en tant qu’homme politique, qui peut à travers ses actes et ses discours, faire évoluer les mentalités et faire bouger les lignes de front.

Ou pour reprendre les propos de mon ancien professeur de sciences politiques, François Masnata, ici l’idéel est en jeu. Le regard que l’on peut porter sur les réfugiés, sur l’étranger, est en jeu et un enjeu politique. L’homme politique que je suis ne doit rien laisser passer, et se battre pour que l’on reconnaisse le droit d’asile, le droit de refuge, comme un droit fondamental, et non comme un cadeau que l’on ferait à certains.

Ce droit d’asile en tant que droit fondamental, pour reprendre Habermas, « doit être respecté par la population dans son entier ».»

Juin 13, 2017 | Posted by in Actualités | Commentaires fermés sur L’exil – intervention lors du colloque de philosophie – 3 juin 2017
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